« 8 juin 1872 » [source : BnF, Mss, NAF 16393, f. 159], transcr. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10456, page consultée le 05 mai 2026.
Paris, 8 juin [18]72, samedi matin, 7 h.
Bonjour, mon tout adoré, bonjour et beau jour aussi car Saint Médard me semble être de belle humeur ce matin et je ne demande qu’à être comme lui pourvu que tu aies bien dormi et que tu m’aimes. J’ai lu hier un très bel article sur L’Année terrible dans L’Avenir d’Auch signé E. Garcin1. Il serait bien regrettable que tout ou partie de cet excellent article ne fût pas reproduit dans l’un de tes deux journaux. Quant à moi si j’avais voix au chapitre, je le réclamerais à cor et à cris et même je l’exigerais. Malheureusement je ne suis qu’une pauvre vieille mouche du coche qui bourdonne dans le désert sans être écoutée de personne. Suzanne ne va pas mieux ; je crains qu’elle ne couve une maladie qui la force à se mettre au lit pour longtemps. Cette pensée m’inquiète et m’attriste plus que je ne peux dire, et pour elle et pour moi qui ne saurais comment la remplacer et qui ai un vrai fond d’amitié pour cette pauvre vieille servante malgré ses nombreux défauts. Blanche me dit que sa mère pourrait la suppléer pendant quelques jours pour la cuisine, mais elle est elle-même si souffrante que cela ne pourrait être que pour très peu de temps. Enfin, je verrai ce qu’il sera possible de faire pour ne pas interrompre ton service. Je t’aime.
1 Dans L’Avenir du Gers paraît le 4 juin 1872 un
article du gérant du journal, Eugène Garcin. En voici quelques extraits, communiqués
par Christine Carrère-Saucède, que nous remercions vivement pour ses recherches.
« Voilà près de deux mois que nous avons salué l’apparition de ce livre […].
Ce livre superbe n’est point, comme on dit de nos jours, dans la littérature
mercantile qui emprunte le langage des modes, une nouveauté, une haute
nouveauté. […]
O privilèges du génie qui embrasse tous les temps
parce qu’il a sur se concentrer dans une époque, dans une peinture, dans un drame,
les passions, les désirs, le combats, les défaites ou les triomphes de l’âme
immortelle ! C’est la poésie surtout qui lui sert d’instrument. […] Les grandes
époques de l’histoire vivent donc par les poèmes qu’elles ont inspirés. Mais combien
ces époques elles-mêmes sont plus intéressantes, plus dramatiques suivant que l’âge,
la raison de l’humanité ont grandi ; suivant que les problèmes sociaux sont devenus
à la fois plus pressants et plus difficiles à résoudre ! Combien aussi ne
faudra-t-il pas que le poète ait élargi son âme pour embrasser les derniers
événements, et quel sera ce poète ? […]
Ne voyez-vous pas toutes les vanités,
toutes les ambitions, tous les égoïsmes, tous les vices, toutes les bassesses, tous
les crimes, tous les fantômes, tous les monstres que le passé recèle en sa nuit, et
qui se lèvent, et qui se lèvent, pour lutter des dents et des griffes, contre
l’avenir qui dans la lumière s’avance ? D’un côté, la jeune République, de l’autre
les vieilles théocraties et les vieilles royautés ; d’ici la liberté, de là, les
despotismes. Qu’il sera formidable le choc entre les combattants !
Si encore
chaque soldat de chaque armée avait la conscience claire de ce qui est inscrit sur
son propre drapeau ; mais tout est confus, tout se croise, s’embrouille et
s’enchevêtre horriblement le combat devient cohue, pêle-mêle, chaos ; ce ne sont
plus seulement des ennemis frappant des ennemis, mais parfois des frères égorgeant
des frères. Sombre tableau ! spectacle navrant ! Qui plane au dessus ? […]
Comment la nommer et qui donc pourra la dépeindre, cette époque où nous vivons,
époque plus avancée que toutes les autres, et où le sphinx éternel pose à l’humanité
une énigme plus grande, plus difficile à résoudre ? Quelle incertitude dans les
esprits ! Sans doute, ils sont nombreux les moyens de combattre le mal ; mais aussi
que de moyens de combattre le bien ! que d’orages suspendus au dessus de nos
fronts ! et les éclairs ont jailli et d’effroyables tempêtes se sont déchainées sur
les hommes et il y eut des guerres de peuple à peuple et des guerres de citoyen à
citoyen ; et il y eut des fusillades suivies de mitraillades et ceux qui avaient
crié aux peuples : Paix ! paix ! il leur fut répondu comme dans la Bible :’Il n’y
a
point de paix ! » et ceux qui ont crié aux frères
ennemis : Conciliation ! conciliation ! ceux-là ont été couverts de boue et parfois
traités comme des méchants. Poussière et ruine de l’invasion, fumées et massacres
de
la guerre civile, vitupères et malédictions au fond des âmes. Voilà ce que on a vu
en plein dix-neuvième siècle et comment ressuscita pour nous le siècle de fer. Or
cette année de deuils, année de combats inhumains et d’égorgements fratricides, je
demande encore comment la nommer et qui pourra la dépeindre ?
ANNEE TERRIBLE !
tel est le mot écrit au frontispice de son livre, par celui qui, depuis un
demi-siècle, n’a cessé d’enfanter des œuvres dont chacune a enrichi et notre langue
et notre littérature […] Soudain le problème social de notre époque s’est éclairci
pour tous : l’Année terrible a trouvé son historien, son rapsode : il est monté,
monté si haut dans les régions sereines de la conscience, de la justice, et là-haut,
de son regard d’aigle, si bien il a saisi l’ensemble des faits humains embrouillés
pour les faibles yeux ; si bien il a enseigné ceux qui guident les peuples et si
bien jugés ceux qui se font arbitres du monde, que nous pouvons jeter ce cri de
reconnaissance et de joie : Voilà la vérité ! […]
J’ai dit l’âme du livre, non
ses épisodes dramatiques et poignants. Mais sur cette épopée si effroyablement
humaine par ses tableaux, et si suavement divine par ses aspirations, je répéterai
ce qui est écrit du livre sacré des Hindous : « Ayant ravi l’oreille, il excite
l’amour, le courage, l’angoisse, la terreur… Apprenez le poème, il donne la
vertu ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils partent à Guernesey pour un an, le temps pour Hugo d’écrire son roman Quatrevingt-treize et d’entreprendre la conquête de Blanche, servante de Juliette.
- 7 janvierÉchec de Hugo à une élection partielle.
- 13 févrierHugo retrouve chez le docteur Allix sa fille Adèle, qu’il n’a pas vue depuis le 18 juin 1863. Elle revient de la Barbade.
- 17 févrierAdèle, fille de Victor Hugo, est internée dans la maison de santé du docteur Brierre de Boismont, à Saint-Mandé.
- 16 marsActes et Paroles.
- 7 avrilBlanche Lanvin entre au service de Hugo.
- 29 maiNaissance de sa petite-nièce Juliette, fille de son neveu Louis Koch.
- 10 août 1872-30 juillet 1873Séjour à Guernesey.
- 25 décembreHugo entreprend la conquête de Blanche Lanvin.
